RENCONTRE #2 / 26 MAI 2016 : L’IMAGE-DOCUMENT

Hier a eu lieu la deuxième et dernière des rencontres que j’ai organisées dans le cadre de ma résidence au Musée national de l’histoire de l’immigration, autour des thématiques qui structurent mon projet.

J’ai souhaité programmer une soirée sur l’image-document. J’ai pensé tout naturellement à Jean-Gabriel Périot (cinéaste), pour son film Une jeunesse allemande, 2015. Mais j’ai aussi pensé qu’il serait intéressant de parler du pendant sonore de cette thématique. Et pour cela, j’ai invité Laurent Durupt (musicien et notamment compositeur de mon futur film, La Tentation de la forteresse). J’ai aussi convié Claire Demoulin (doctorante en études cinématographiques), spécialiste du cinéma allemand et de la RAF (Rote Armee Fraktion) pour qu’elle nous aide à situer le contexte historique et pour qu’elle interroge Jean-Gabriel Périot sur les enjeux esthétiques du film (alors que moi je me suis concentrée sur des questions d’ordre pratique, portant plutôt sur la fabrication de l’oeuvre).

À partir d’une sélection d’extraits d’Une jeunesse allemande, la rencontre portait d’un côté sur l’image-document, la valeur des archives audiovisuelles, leur apport à la connaissance et à l’écriture de l’histoire ; de l’autre sur la recherche documentaire en matière de création sonore.

L’échange a été riche. Jean-Gabriel Périot a été généreux en détails passionnants. On a découvert la genèse du projet, la durée d’élaboration (10 ans !), le processus de conception du sujet et de la matière filmique.

En conclusion, Laurent Durupt a réfléchi à sa manière d’aborder les archives d’un point de vue musical : il a déjà commencé à enrichir notre projet commun en ouvrant la réflexion sur des intuitions pointues et poétiques, traduisant en sons la dichotomie « plein/vide » présente dans les images d’archive du Département de la Voirie de la Marie de Paris, à partir desquelles je vais construire le film.

La soirée a été une réussite. J’aurais aimé la prolonger encore et encore. Merci à Jean-Gabriel Périot et Laurent Durupt pour cette belle rencontre. La projection d’ Une jeunesse allemande est toujours une (re)découverte qui donne le vertige. Fondamentale. Merci au public de nous avoir accueillis si chaleureusement.

M E R C I !

À (re)découvrir :
Une jeunesse Allemande – Documentaire, 1h15 min, 2015
Fraction armée rouge, Allemagne de l’Ouest, 1965-1977
Une histoire d’images et de violences. De la bataille des images à la lutte armée.
Bande annonce : http://www.ufo-distribution.com/catalogue/une-jeunesse-allemande/

 

 

UN POINT SUR LES ARCHIVES

Le moment est arrivé de partager une question épineuse : les archives.
À l’origine de ce projet, il y a le fonds photographique du Département des Déplacements et de la Voirie de Paris, dont vous avez découvert les images au fil des billets précédents. Il s’agit d’un fonds libre de droit, que je peux donc utiliser librement, sans devoir me soucier du budget. Mais à l’origine de ce projet, il y a aussi la volonté de restituer le contexte historique dans lequel le boulevard périphérique a été construit : le chantier a duré dix-sept années, de 1956 à 1973, des années pendant lesquelles ont lieu la guerre d’Algérie, la décolonisation, l’arrivée de main d’oeuvre immigrée venant des anciennes colonies, Mai 68. L’apport des archives me semblait essentiel pour faire émerger les différentes strates concomitantes de l’histoire qui se reflètent dans la construction du boulevard périphérique, et mettre en lumière la dimension de frontière de ce chantier, dans son interaction avec l’histoire coloniale du pays, selon une dynamique de montage/démontage qui oppose ces images lointaines, jamais réunies auparavant. Or, les fonds sur lesquels je souhaite m’appuyer sont infinis.

Comment créer ce lien entre histoire urbanistique de la capitale et histoire coloniale du pays ? Quelles photogrammes choisir pour que la relation entre les images advienne ? Comment faire en sorte que ce lien ne soit pas amené de façon pédagogique ou imposé, mais simplement suggéré au spectateur, qui serait libre d’en tisser d’autres et de choisir son propre parcours au sein de ces anneaux concentriques d’images et d’histoire ?

Voici ce que j’ai pu glaner au fil de mes journées des recherche, pour l’instant :

1) Un mélange de 2 extraits télévisés portant sur l’inauguration du boulevard périphérique avec le discours officiel par Pierre Messmer – dans les fonds de l’INA ;

2) Une actualité télévisée relatant de plusieurs chantiers parisiens à l’époque du boulevard périphérique – dans les fonds de l’INA ;

3) Un fragment venant d’une archive contenants des images tournées par les opérateurs d’Albert Khan (portant sur les chiffonniers de Paris) – dans les fonds du Forum des Images ;

4) Plusieurs fragments venant d’une série documentaire pour la télévision britannique sur la guerre d’Algérie (le drapeau français planté sur une vallée rocheuse en Algérie, des images de prisonniers du FLN, des défilés militaires de l’armée française à Alger, l’explosion d’un chemin de fer, une rangée de kalashnikov utilisés par les militants du FLN,  etc.) –  dans les fonds du Forum des Images ;

5) Un fragment venant des archives de l’ECPAD portant sur l’armée française en Algérie (mais je n’ai pas encore affiné ma sélection).

Et je cherche encore des images de Mai 68, des photogrammes relatant la vie dans les foyers Sonacotra(l), des documents de l’armée française déterminant le profil de ce qu’ils appelaient « l’ennemi interne », qui se rapprochait de manière vertigineuse au profil de l’immigré post-colonial, dans l’idéologie militaire française.

Trouverai-je ces images ? Et si je ne les trouvais pas ? Ou pas à temps ? Et comment faire le lien entre celles dont je dispose déjà ?

J’aurai plus de réponses dans les jours qui viennent, en affinant mes recherches et en commençant à esquisser une structure du film. Mais les images d’archive trouveront leur place réelle au sein du film au mois d’août, au moment où j’entamerai le montage avec Nathalie Vignères. Pour l’instant, il ne me reste qu’avancer dans le noir…avancer à tâtons, en acceptant de m’égarer.

 

 

REPÉRAGES DU 10 MAI 2016

Ce matin nous avons affronté l’aube pour les premiers repérages d’équipe. Ils ont eu lieu entre 5h15 et 9h avec Noé Bach (image), Fanny Weinzaepflen (son) et Audrey Bartolo (production).

Au travers des images du périphérique d’aujourd’hui, l’idée est de créer une respiration qui scande et articule entre elles les images d’archive. Une respiration qui soit à la fois une ouverture sur le périphérique d’aujourd’hui et un lien entre les différentes strates d’histoire que je souhaite convier sur ma table de montage. Ces images permettront une déambulation lente sur un lieu de frontière, une déambulation que l’humain seul, en dehors d’un véhicule, ne pourrait appréhender. Je souhaite accentuer l’effet de circularité du boulevard et de la nature de la déambulation grâce à une caméra qui, de temps à autre, se détacherait de la route, pour en suivre les abords.

Nous avons commencé le tour à Porte Maillot, pour parcourir le périphérique d’ouest en est et suivre la levée du soleil, qui ne s’est pas réellement levé, à l’avantage de la pluie.

Je partage avec Noé, notre chef opérateur, mes notes :

560px-Boulevard_périphérique_de_Paris

 

Entre le Quai d’Issy et la Porte de Sèvres
Succession d’immeubles à l’architecture intéressante et de grues entre les deux portes. Les immeubles se trouvent à la fois à droite et à gauche de la route, il faut aller les chercher avec la caméra. Alterner les deux axes selon les deux jours de tournage ? Il faut aussi chercher avec la caméra, sur le côté gauche de la route, un parking très géométrique couleur beige.

IMG_6537

IMG_6532.JPG

 

Entre la Porte d’Orléans, la Porte de Gentilly et la Porte d’Italie
Vielle église immergée dans les barres d’immeubles entre la Porte d’Orléans et la Porte de Gentilly. Aller la chercher avec la caméra.
Ensuite belle perspective dans l’axe de la route (de face) au niveau de la Porte d’Italie : à filmer de face d’abord, puis suivre les barres d’immeubles au fil de leur déplacement dans l’axe de la conduite.
Eventuellement, sur le côté droit de la route, aller chercher le nouveau bâtiment de bureaux qui porte l’enseigne « À LOUER , VISIBILITÉ MAXIMALE » (mais pas primordial).

IMG_6551.JPG

IMG_6555.JPG

 

Entre la Porte d’Ivry et la Porte de Bercy
Trois grues à filmer sur la gauche juste avant porte  d’Ivry, puis, toujours à gauche, aller chercher le mur mosaïques colorés (juste avant la Porte de Bercy).
Au niveau de la Porte de Bercy, belle perspective à filmer dans l’axe de la route (de face).
Ensuite il y a les piliers verts au centre du pont (bien les avoir : ne pas passer dessus en contre-plongée néanmoins), puis les cuves grises sur la droite.

IMG_6569.JPG

IMG_6575.JPG

 

Entre la Porte de Vincennes et la Porte des Lilas
La Tour Godin à filmer juste en face (légèrement sur la gauche). Puis suivre les Mercuriales sur le côté droit de la route, à filmer depuis la Porte de Vincennes et continuer à les suivre jusqu’à après la Porte de Bagnolet. En arrivant à la Porte des Lilas, il y a le chapiteau de cirque et le cinéma l’Étoile qui sont intéressants et sui se trouvent juste en face, dans l’axe de la route.

IMG_6590.JPG

IMG_6592.JPG

 

Porte de la Vilette
Entre la Porte des Lilas et la Porte de la Villette : la Philarmonie sur la gauche, aller la chercher avec la caméra. Ensuite, toujours en restant avec la caméra pointée vers la gauche, il y a les immeubles à « zigzag », puis – très rapidement – défile Montmartre, telle une apparition.

IMG_6389.JPG

IMG_6401.JPG

 

Porte de Clignancourt
Tour Kumhotyre sur la droite, précédée de panneaux avec des flèches lumineuses (aller les chercher avec la caméra). En simultané avec la deuxième apparition de Montmartre, la plus intéressante : faire l’un une journée et l’autre la journée suivante ?
Immeuble abandonné juste après : à suivre avec la caméra aussi.

IMG_6419.JPG

IMG_6424.JPG

 

Porte de Saint-Ouen
Grues et barres d’immeubles à la Porte de Saint-Ouen (il n’y aura probablement plus de grue au moment du tournage, mais c’est un élément qui m’intéresse, il faudra en trouver une autre sur le parcours). La perspective dans l’axe de la route est intéressante au niveau de la Porte de Saint-Ouen (Tour Fiducial et au loin Tour Toshiba : être face à la route, pas de panoramique dessus).

IMG_6439.JPG

IMG_6444.JPG

 

Porte de Clichy
Au niveau de la Porte de Clichy : sur la droite, il y a un bâtiment industriel faiblement éclairé ressemblant à un bateau, aller le chercher avec la caméra.

IMG_6457.JPG

IMG_6460.JPG

 

Porte de Champerret
Le tunnel de la Porte de Champerret est intéressant, surtout sur le côté droit, où il y a le faisceau lumineux jaune, qui serait à chercher avec la caméra. Intéressante aussi la vue de l’Hyatt Regency au loin, en sortant du tunnel.

IMG_6482.JPG

IMG_6473

 

Sortir à la Porte de Sèvres – après 1 tour
Après le premier tour du périphérique, sortir à Porte de Sèvres pour prendre le périphérique intérieur et filmer le Parc des Princes au niveau de la porte Saint-Cloud (juste au dessus de la route, légèrement déplacé sur la gauche).

Les repérages se terminent à 7h dans un bar de la Porte Dauphine où nous débriefons et affinons notre parcours et nos nécessités en termes de matériel. À 9h nous sommes de retour à nos ordinateurs. Dans l’après-midi chacun devra fournir une liste matériel pour le tournage.
On a parlé de voitures électriques décapotables, d’accroche capot pour la caméra (probablement une RED), de têtes télécommandés et d’hublots tournants en cas de pluie. Noé et Fanny s’accordent avec Audrey pour avoir le matériel adéquat auprès de loueurs raisonnables.

De mon côté, je dois encore réfléchir au ratio que je veux utiliser pour ce tournage et comprendre, sur le conseil de Noé, si je souhaite tourner légèrement au ralenti pour améliorer la qualité de lecture du périphérique (36 ou 48 images/seconde).

 

LA MUSIQUE DE LA FORTERESSE

Dans le cadre de ma résidence au Musée de l’histoire de l’immigration, j’organise le 26 mai une rencontre qui portera sur l’image-document, la valeur des archives audiovisuelles et leur apport dans l’écriture de l’histoire.

Pour réfléchir à ces notions, Jean-Gabriel Périot nous parlera de son film Une jeunesse allemande, Cinéma du Réel 2015 Prix de la Scam. Mais dans cette rencontre il sera aussi question de musique. En effet, j’ai souhaité inviter Laurent Durupt, avec qui je dialoguerai autour de la dimension musicale du projet que je suis en train de réaliser. Laurent Durupt parlera notamment de sa manière d’aborder les archives à travers la musique. Cette rencontre précédera notre phase de travail commun sur le projet, qui débutera en juin, au moment où j’aurai terminé de sélectionner les images d’archive qui constitueront le montage final du film.

Comme je le disais à Laurent pour préparer notre phase de travail commun, j’ai écrit La tentation de la forteresse en pensant à des sons métalliques, froids, presque lunaires, venus d’une autre planète ou d’une autre strate profonde de la nôtre. Des sons venant d’en-dessous, des entrailles du boulevard périphérique qui, quelque part, garderaient la mémoire engloutie du sous-sol qui les constitue.

L’écriture a évolué sur les sonorités électroniques de plusieurs compositeurs, entre autres Jean Michel Jarre et les Logic System. Ces sonorités étaient devenues une vraie obsession lors du développement du projet. Je peux notamment vous renvoyer vers deux morceaux :
Unit des Logic System https://www.youtube.com/watch?v=yTpmSK_FPaI
et Popcorn de Gershon Kingsley https://www.youtube.com/watch?v=iDHrXeEItu4 (ce dernier morceau a été utilisé par Johan van der Keuken dans La leçon de lecture).

La répétitivité de ces sons conférait au flux dialectique des images auxquelles je réfléchissais une qualité proche de l’hallucination, de l’égarement par moments.

Le point de départ du projet, comme je le disais dans mon article précédent, est une hypothèse : pour rendre l’histoire plus lisible, il faudrait frotter les unes aux autres des images lointaines pour créer une étincelle qui éclairerait l’histoire autrement.

Je souhaite donc retrouver sur le plan sonore, l’idée spatiale de frottement, de friction, le mouvement qui réunit et oppose, presque en les faisant grincer, des images venant d’univers différents (les images d’archive et les images filmées) ; mais aussi les différentes matières engagées sur le chantier du boulevard périphérique, qui présentent chacune une granularité singulière (le béton, la pierre, la chaux, le métal, l’acier, le goudron…) ; ainsi que les strates concomitantes de notre histoire, qui se reflètent dans ce chantier et en mettent en lumière la dimension de frontière et son interaction avec l’histoire coloniale du pays.

Je pense à une musique qui exalte l’hétérogénéité des matières, tout en créant des liens entre les éclats d’images et de mémoires venants de séquences et de supports différents. Un univers sonore qui ancre l’évolution filmique dans territoire unique, tout en amplifiant la portée du montage dialectique et la juxtaposition d’images qu’il produit.

Le cadre imposera le boulevard périphérique comme lieu en soi, lieu de passage, mais aussi de frontière : un lieu qui exclut l’humain, qui en obstacle la déambulation. D’où l’idée d’une sonorité lunaire, spatiale, presque hostile, entraînant avec elle un flux d’images qui deviennent, portées par la musique, une vision entêtante.

La répétitivité des sons ferait écho au rétrécissement du cadre que je souhaite opérer sur certaines images d’archive. En approchant la caméra des visages des ouvriers présents sur les photogrammes, l’image guiderait le tissage sonore vers un basculement, d’un environnement externe, on passerait à l’univers interne des personnages.

J’avais le désir de travailler avec un compositeur pour qu’une composition sonore originale soit écrite en même temps que la composition visuelle. Le souhait est celui, en effet, de suivre une double écriture, visuelle et musicale, qui puisse structurer et déterminer le montage.

J’ai naturellement pensé à Laurent Durupt, compositeur talentueux, en évolution perpétuelle, qui travaille à partir de plusieurs matières et supports sonores, pour les tisser au sein de compositions originales qui réunissent sonorités électroniques et instruments classiques.

Laurent a accepté de participer à l’aventure. Ensemble nous devrons tisser la matière filmique – à la fois sonore et iconographique – de laquelle La Tentation de la Forteresse sera faite.

Pour découvrir le travail de Laurent Durupt et son parcours, vous pouvez suivre ce lien : http://www.laurentdurupt.com

 

 

 

QUI A CONSTRUIT THÈBES AUX SEPT PORTES ?

photo périph article 2 blog

J’ai eu la chance d’avoir accès aux archives du Département de la Voirie et des Déplacements de la Mairie de Paris, qui regroupent des clichés précieux des exposants de la photographie industrielle (Pierre Jean Balbo et Henri Baranger entre autres), retraçant les dix-sept années de chantier du boulevard périphérique (1956-1973).

Dans ces clichés, on remarque deux tendances différentes : d’un côté les techniciens, architectes, ingénieurs, urbanistes, qui se tiennent dos à l’objectif, seuls, habillés de tenues immaculées, et admirent leur œuvre, leur construction, dans une pose semblable à celle du Voyageur contemplant une mer de nuages peint par Caspar D. Friedrich en 1818. De l’autre côté, des groupes d’hommes, venant d’ailleurs, en tenue de travail. Leurs corps portent les traces de la fatigue, ils sont souvent engloutis par des tunnels excavés dans la terre, ressemblant à des tranchées, immortalisés dans l’élan de l’action, regardant souvent l’objectif de l’appareil photographique avec surprise, comme s’ils étaient pris sur le fait, saisis dans le mouvement de leur effort, interrompus par un regard extérieur dont il n’étaient pas conscients.

L’œil qui regarde est celui de l’histoire, qui est du côté de ceux qui la racontent, la documentent, la conservent. D’un côté donc ceux qui énoncent l’histoire et de l’autre ceux qui la fabriquent sans pouvoir participer à sa transmission.

Ces images d’ouvriers me font penser aux bagnards de Soljenitsyne dans Une journée d’Ivan Denissovitch, construisant les murs de leur propre prison.

Quand ce récit a été publié en Russie, c’était la première fois qu’on entendait un tel témoignage et Soljenitsyne reçut les lettres de plusieurs anciens bagnards qui commentaient la narration en y ajoutant leurs souvenirs. On raconte, que quand le texte fut publié dans la revue Novy Mir, les gens demandaient dans la rue :
« Vous l’avez acheté ? C’est là qu’il y a la vérité ? »

Il m’intéresserait, dans ce projet, de faire émerger l’autre vérité du périphérique, l’angle mort dans lequel se cache l’interaction probable entre l’histoire coloniale de France et son dessin métropolitain des années 1940-1970 et qui ne pourrait être entendue qu’à travers les témoignages discordants des small voices que l’histoire de ce chantier-événement a submergées.

Je souhaite rencontrer les témoins du chantier du boulevard périphérique pour recueillir leur(s) mémoire(s), leurs images, les matériaux oraux et iconographiques liés à l’événement historique duquel ils sont les témoins. La dynamique est double, d’un côté il s’agit d’un dispositif de récolte, de l’autre d’un outil d’échange : ces témoins ont-ils vu les images de l’histoire que les États ont sélectionnées pour raconter ce bout de temps dont ils ont été les protagonistes silencieux ? Et s’ils connaissent ces images, les reconnaissent-ils en tant qu’images de leur vécu ? Ces images ont-elles influencé leur mémoire individuelle ou sont-elles devenues un sédiment étranger, qui ne fait pas miroir, mais écran au vécu ? Je souhaite placer les images d’archive et les mots des témoins dans une relation de trouble réciproque, de questionnement par va-et-vient continuellement relancé.

Mais où aller chercher ces témoins ? La partie de l’enquête, ce mot que les traducteurs d’Hérodote utilisent parfois à la place du mot histoire, fera partie de mon projet filmique, en tant que chapitre de narration à part entière.

Pour l’instant, les pistes qui se présentent à moi, repérées grâce à une première étape de recherche, portent sur les bidonvilles de Nanterre et celles de Gennevilliers, habitées à l’époque de la construction du périphérique par une population nord-africaine d’ouvriers employés dans le bâtiment. Il y a ensuite l’Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF), et je pense notamment à l’antenne d’Argenteuil. Et puis les habitants des anciens foyers Sonacotra(l), aujourd’hui ADOMA, bâtis par l’État en 1958 pour loger et surveiller les immigrés algériens.

J’entends aller à la rencontre de ces personnes et récolter les images de leur mémoire qu’ils seront prêts à partager. Je ne les filmerai pas, je récolterai seulement leurs récits oraux. En avançant dans le travail, il m’est paru de plus en plus évident qu’il y a tellement d’angles et de nuances dans la matière que je souhaite aborder que, pour éviter de multiplier les matériaux à l’infini, en risquant de rendre le film foisonnant, redondant et incompréhensible, j’aurais besoin d’un fil rouge qui accompagne, en en amplifiant la portée, le montage dialectique entre les différentes images d’archive et les images prises sur le boulevard périphérique d’aujourd’hui. J’ai donc décidé de ne pas filmer les témoins aujourd’hui, mais de travailler sur les images de témoins déjà présentes dans les archives, notamment dans celles du Département de la Voirie et des Déplacements de la Mairie de Paris évoquées plus haut.

L’idée est celle de rétrécir le cadre, d’approcher la caméra des visages des ouvriers présents sur ces clichés, de ralentir l’image au moment où un contact se crée avec leurs regards, d’instaurer un face-à-face entre les spectateurs et l’histoire, pour que l’accomplissement même du temps ait lieu. Je souhaite m’inspirer, en ce sens, des films de Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi et des portraits de Rembrandt, dont les yeux montrent toujours une vérité encore cachée, en train d’émerger.

La volonté est celle de faire renaître ces regards qui, depuis le passé, éclairent notre présent. L’histoire de ce film naît en effet de ce désir, le désir de retrouver ces regards oubliés. Les regards des exclus. Des colonisés. Des immigrés. Par le ralenti, je voudrais laisser le temps aux spectateurs d’apercevoir ces yeux, les gestes de leur labeur, certains détails.

J’ai dû me rendre à l’évidence : additionner à ces images les images des témoins d’aujourd’hui, revenait à ne pas laisser le temps aux images d’archive d’éclore, de révéler leurs multiples vérités et de se refléter, ainsi, sur notre présent.

Comme le disait Vico, « les guerres reviennent, le colonialisme se poursuit ». Ces images ne sont rien d’autre que des fragments de notre présent. Y ajouter les images des témoins d’aujourd’hui serait redondant. Je préfère donc me concentrer sur les présences qui persistent dans ces photographies d’archive. C’est ma priorité. D’après Benjamin, « il faut sauver tous les corps qui sont sur ces images ». Et je me suis rendue compte que c’est vraiment en cela que réside mon travail. Sauver ces corps, ces regards. Leur donner une voix. Et prendre position à travers le montage que j’opérerai, car c’est à travers mes choix que ces regards feront écho à notre présent.

 

photos_periph-5.jpg

photos_periph-6.jpg

photos_periph-3

Image2_periph

 

 

LA TENTATION DE LA FORTERESSE

Aujourd’hui commence officiellement ma résidence de réalisation au Musée national de l’histoire de l’immigration, dans le cadre du projet frontières 2016. Pendant cette résidence, qui se déroulera de mars à septembre, je réaliserai un court-métrage documentaire produit par le G.R.E.C. Le titre du projet : LA TENTATION DE LA FORTERESSE.

À partir d’aujourd’hui, je m’entretiendrai régulièrement avec mon carnet de bord et les lecteurs qui auront la patience de le suivre. Ce carnet recueillera toutes les étapes de l’évolution du film : les recherches, l’écriture, les fragments d’images, le choix des séquences d’archive, le tournage, l’enregistrement d’un composition musicale originale, le montage, mais aussi les intentions, les tâtonnements, les fulgurances (espérons !), les renoncements (surtout) et les résolutions qui accompagneront la création du film.

 

LE PROJET

Paris, 1964. Des images d’archive restituent la traversée panoramique d’un chantier d’aménagement urbain : on reconnaît le boulevard périphérique de Paris. La musique accélère. Un commentateur, avec le ton enjoué des années de l’espoir, s’exulte : « Un peu partout à la fois, le Paris de demain est en train de pousser. Quel sera-t-il ce Paris de l’an 2000 ? »

Dans les archives de l’INA, les actualités restituent la dimension futuriste du nouvel aménagement urbain qui marque l’époque de la France automobile. Mais en dessous de cette surface policée, qui montre une ville qui embrasse son futur, on aperçoit une ville qui se recroqueville derrière un long rempart routier, pendant que les autres capitales d’Europe s’ouvrent sur leurs banlieues et les assimilent.

Le boulevard périphérique de Paris, chantier-symbole de la promesse de modernité de la ville pendant les Trente Glorieuses, s’étend de 1956 à 1973, pendant la guerre d’Algérie, la décolonisation, la guerre froide et la révolution sociétale de Mai 68.

Quelles interactions se jouent entre cet élan vers le futur et la guerre qui est en train d’être menée en Algérie, qui entraînera la France à perdre les territoires colonisés ? Subsiste-t-il un lien entre cette guerre, le successif démantèlement des colonies et le mouvement défensif d’une métropole nouvelle qui se cache derrière ses frontières/remparts et se pose, implicitement, en ville-État fermée sur l’extérieur ?

L’évolution de la ceinture de Paris, d’abord fortification, ensuite zone non aedificandi occupée par des bidonvilles et in fine boulevard périphérique, a été l’objet de plusieurs fantasmes d’aménagement de la part des pouvoirs en place aux différentes époques : barricade pendant la Commune, nouvel espace d’habitation pour désengorger Paris selon la politique démographique du début du XXe siècle, bretelle verte à l’usage des populations démunies dans les années 1930, jusqu’à trouver sa forme d’anneau routier dans les années 1950, en suivant le désir de la France automobile, la France de l’avenir, engendrée par les idéaux des années 1940 et rendue possible par le nettoyage de la zone, opéré par le régime de Vichy.

Ce projet émet une hypothèse : l’architecture du boulevard périphérique, construit sur le tracé de l’enceinte de Thiers (1841-1929), contiendrait-elle une dimension défensive ?

À la lumière des divisions que cette ceinture impose aujourd’hui, en désignant un centre et une périphérie, peut-on penser que Paris ait construit, pendant ces années, non seulement un axe routier majeur, mais aussi sa forteresse ?

Le film se structure autour du montage dialectique des images d’archive de plusieurs événements historiques concomitants : la construction du boulevard périphérique, la guerre d’Algérie, Mai 68. Sur les images se tissent les voix des ouvriers du chantier, retrouvés aujourd’hui, livrant leur mémoire de la construction du rempart routier.