DE FIL EN AIGUILLE…

Le montage avance, mais nous avons un problème avec les images photographiques. Nous ne savons pas comment les aborder. Nous avons essayé de créer un mouvement au sein de chaque image, mais le rendu n’est pas satisfaisant, l’effet est plutôt kitsch et peu efficace. Nous avons donc essayé de les laisser fixes, qu’elles arrivent dans leur format original,  mais elles cassent la dynamique de circularité du film et elles nous soumettent à des problèmes d’échelle. Nous avons donc isolé des détails, comme je l’ai toujours désiré, d’un côté des détails de labeur, de l’autre des regards…cela fonctionne mieux, mais on n’y est pas encore tout à fait. Je pense que nous avons peur de ces images, de leur traitement, on a peur de les suivre, elles pourraient nous amener loin…mais pour résoudre le noeud, il faut les seconder, s’y perdre, se faire engloutir…

Au bout de plusieurs jours, nous sommes arrivées à une hypothèse de travail presque satisfaisante, mais le blocage par rapport à la matière photographique persiste.

Aujourd’hui, j’ai eu une révélation. Pour la première fois depuis le début du travail, j’ai remarqué un détail que je n’avais jamais vu. Dans ma photographie préféré, dont he regardait toujours principalement la composition et l’axe gauche, se cachait une particularité presque invisible, sur le côté droit. Un fantôme. Il s’agit d’un ouvrier qui n’apparait qu’en transparence, presque effacé par la lumière et les ruines du chantier. Ce fantôme est l’essence du film. Voici ce que je cherchais sans le savoir. C’est la trace sur laquelle je m’étais mise inconsciemment. Le petit bruit de l’histoire dont je m’étais mise à l’écoute sans pouvoir l’entendre…

Nous partons donc sur notre quatrième hypothèse de montage : le film est mon voyage à la recherche de cet homme. Je sens qu’on tient notre fil.

Cela débloque aussi la création de la voix-off, sur laquelle j’ai buté jusqu’à présent. Après d’innombrables versions, des plus lyriques au plus informatives, je me rends compte que c’est cette histoire que j’ai envie de raconter. Voici la voix-off du film telle que je l’envisage aujourd’hui.

Voix-off, Paris le 19 août 2016 :

Un jour j’ai été surprise par une image. Un détail. C’était un homme dans un chantier. Il était au bord du cadre, éloigné du centre de l’action. Le point n’était pas sur lui, on pouvait voir à travers son corps. Il semblait m’appeler. Mais je n’entendais pas sa voix.

L’homme venait de loin. Jeté dans le ventre de la terre, il marchait en silence au milieu d’une construction qui gardait la trace de ses mains.
Les yeux écarquillés, j’observais les ruines qui l’entouraient. Je voulais retrouver sa voix.

J’ai cherché mon chemin dans le tracé de ce récit que je n’arrivais pas à entendre, que je pouvais seulement imaginer. Mue par la conviction, sans doute déraisonnable, que cet homme m’attendait.

Derrière cet homme il y en avait d’autres. Des milliers d’autres hommes venant d’ailleurs, en tenue de travail. Les corps marqués par la fatigue. Engloutis par des tranchées, surpris à l’acmé de leur effort, ils soutenaient d’un regard l’œil qui les défiait.

Plus loin il y avait encore des hommes, distants, en tenues immaculés. C’étaient eux qui avaient fait descendre les premiers au creux de la terre. De l’autre côté de la mer, ils perdaient des terres qu’ils n’avaient jamais possédées et s’acharnaient. De ce côté, ils renfonçaient leur forteresse contre les assauts des ennemis.

La route témoigne encore du labeur de l’homme que je cherche, mais a enseveli sa voix.
Qu’est-ce qu’il attendait de moi ?
Peut être, simplement, que je le regarde.

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