LA RÉSOLUTION

Le montage touche à sa fin, nous travaillons maintenant sur celle qui est devenue notre cinquième hypothèse de travail. Beaucoup de choses ont changé par rapport aux toutes premières hypothèses. Par rapport à la dernière, juste quelques détails, mais d’envergure.

À la fin de la semaine dernière, nous avons décidé de montrer le montage à un ami, une personne de confiance, dont nous estimons le regard, mais qui ne connaît pas du tout le projet. C’est le premier regard extérieur auquel nous nous sommes livrées, non sans une certaine hésitation. Son apport a été fondamental, il nous a conforté dans la direction que nous avons choisie, mais il nous a mis en garde par rapport à notre final : la photo que nous avons choisie pour clôturer le film et que nous fractionnons en deux parties n’est pas reconnaissable comme étant une seule et même photo, nous perdons donc la progression et l’effet de clôture.

Nous avons alors décidé de fractionner donc la photo davantage, pour retrouver des détails qui servent de points de repère entre les différents passages. Cela fonctionne. Une évolution se crée, et un effet hypnotique se dégage dans la construction de la rencontre avec l’ouvrier-fantôme de la fin…

Cela fonctionne tellement bien, que nous décidons de fractionner aussi les photos qui précèdent pour voir ce que cela donne….ça marche, enfin ! Nous avons la structure de notre film ! I

Maintenant il faut retravailler avec Laurent pour que la composition musicale et les images se répondent avec plus de précision et cohérence. Et il faut encore comprendre si nous allons finalement utiliser la voix-off, je n’en suis plus sûre. J’attends de faire des essais avec l’enregistrement (qui aura lieu demain) et j’espère pouvoir me décider de manière définitive.

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DE FIL EN AIGUILLE…

Le montage avance, mais nous avons un problème avec les images photographiques. Nous ne savons pas comment les aborder. Nous avons essayé de créer un mouvement au sein de chaque image, mais le rendu n’est pas satisfaisant, l’effet est plutôt kitsch et peu efficace. Nous avons donc essayé de les laisser fixes, qu’elles arrivent dans leur format original,  mais elles cassent la dynamique de circularité du film et elles nous soumettent à des problèmes d’échelle. Nous avons donc isolé des détails, comme je l’ai toujours désiré, d’un côté des détails de labeur, de l’autre des regards…cela fonctionne mieux, mais on n’y est pas encore tout à fait. Je pense que nous avons peur de ces images, de leur traitement, on a peur de les suivre, elles pourraient nous amener loin…mais pour résoudre le noeud, il faut les seconder, s’y perdre, se faire engloutir…

Au bout de plusieurs jours, nous sommes arrivées à une hypothèse de travail presque satisfaisante, mais le blocage par rapport à la matière photographique persiste.

Aujourd’hui, j’ai eu une révélation. Pour la première fois depuis le début du travail, j’ai remarqué un détail que je n’avais jamais vu. Dans ma photographie préféré, dont he regardait toujours principalement la composition et l’axe gauche, se cachait une particularité presque invisible, sur le côté droit. Un fantôme. Il s’agit d’un ouvrier qui n’apparait qu’en transparence, presque effacé par la lumière et les ruines du chantier. Ce fantôme est l’essence du film. Voici ce que je cherchais sans le savoir. C’est la trace sur laquelle je m’étais mise inconsciemment. Le petit bruit de l’histoire dont je m’étais mise à l’écoute sans pouvoir l’entendre…

Nous partons donc sur notre quatrième hypothèse de montage : le film est mon voyage à la recherche de cet homme. Je sens qu’on tient notre fil.

Cela débloque aussi la création de la voix-off, sur laquelle j’ai buté jusqu’à présent. Après d’innombrables versions, des plus lyriques au plus informatives, je me rends compte que c’est cette histoire que j’ai envie de raconter. Voici la voix-off du film telle que je l’envisage aujourd’hui.

Voix-off, Paris le 19 août 2016 :

Un jour j’ai été surprise par une image. Un détail. C’était un homme dans un chantier. Il était au bord du cadre, éloigné du centre de l’action. Le point n’était pas sur lui, on pouvait voir à travers son corps. Il semblait m’appeler. Mais je n’entendais pas sa voix.

L’homme venait de loin. Jeté dans le ventre de la terre, il marchait en silence au milieu d’une construction qui gardait la trace de ses mains.
Les yeux écarquillés, j’observais les ruines qui l’entouraient. Je voulais retrouver sa voix.

J’ai cherché mon chemin dans le tracé de ce récit que je n’arrivais pas à entendre, que je pouvais seulement imaginer. Mue par la conviction, sans doute déraisonnable, que cet homme m’attendait.

Derrière cet homme il y en avait d’autres. Des milliers d’autres hommes venant d’ailleurs, en tenue de travail. Les corps marqués par la fatigue. Engloutis par des tranchées, surpris à l’acmé de leur effort, ils soutenaient d’un regard l’œil qui les défiait.

Plus loin il y avait encore des hommes, distants, en tenues immaculés. C’étaient eux qui avaient fait descendre les premiers au creux de la terre. De l’autre côté de la mer, ils perdaient des terres qu’ils n’avaient jamais possédées et s’acharnaient. De ce côté, ils renfonçaient leur forteresse contre les assauts des ennemis.

La route témoigne encore du labeur de l’homme que je cherche, mais a enseveli sa voix.
Qu’est-ce qu’il attendait de moi ?
Peut être, simplement, que je le regarde.

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LE DÉBUT DU MONTAGE

Nous commençons aujourd’hui le montage à proprement parler, après trois jours d’analyse du matériel. À lumière de la matière dont nous disposons, nous avons décidé de suivre une première hypothèse de montage composée de deux axes chronologiques inversés : d’un côté la figure de Pierre Messmer qui se révèle à rebours (d’abord Premier ministre pour l’inauguration du périphérique, jusqu’à le retrouver en Algérie en tant que ministre des Armées) ; de l’autre la construction du périphérique dont on suit la chronologie progressive (d’abord l’arrivée des ouvriers immigrés, ensuite la construction à proprement parler avec une attention aux gestes de labeur des ouvriers et à leurs regards pour que un contact avec le spectateur s’établisse).

Nous avons décidé qu’au bout de cette première hypothèse de travail nous bousculerons tout et nous nous livrerons à une deuxième puis, peut être, à une troisième hypothèse de travail. Pour qu’à la fin, en regardant chacune de ces pistes, on comprenne ce qui nous tient réellement à coeur et ce que nous souhaitons remettre au centre du projet. À la fin de chaque hypothèse nous ferons donc un visionnage avec prise de notes pour savoir ce qu’on a envie de garder de chacune des hypothèses et ce qu’on a envie de mettre de côté.

Cela commence à devenir passionnant. Au travail donc !