QUI A CONSTRUIT THÈBES AUX SEPT PORTES ?

photo périph article 2 blog

J’ai eu la chance d’avoir accès aux archives du Département de la Voirie et des Déplacements de la Mairie de Paris, qui regroupent des clichés précieux des exposants de la photographie industrielle (Pierre Jean Balbo et Henri Baranger entre autres), retraçant les dix-sept années de chantier du boulevard périphérique (1956-1973).

Dans ces clichés, on remarque deux tendances différentes : d’un côté les techniciens, architectes, ingénieurs, urbanistes, qui se tiennent dos à l’objectif, seuls, habillés de tenues immaculées, et admirent leur œuvre, leur construction, dans une pose semblable à celle du Voyageur contemplant une mer de nuages peint par Caspar D. Friedrich en 1818. De l’autre côté, des groupes d’hommes, venant d’ailleurs, en tenue de travail. Leurs corps portent les traces de la fatigue, ils sont souvent engloutis par des tunnels excavés dans la terre, ressemblant à des tranchées, immortalisés dans l’élan de l’action, regardant souvent l’objectif de l’appareil photographique avec surprise, comme s’ils étaient pris sur le fait, saisis dans le mouvement de leur effort, interrompus par un regard extérieur dont il n’étaient pas conscients.

L’œil qui regarde est celui de l’histoire, qui est du côté de ceux qui la racontent, la documentent, la conservent. D’un côté donc ceux qui énoncent l’histoire et de l’autre ceux qui la fabriquent sans pouvoir participer à sa transmission.

Ces images d’ouvriers me font penser aux bagnards de Soljenitsyne dans Une journée d’Ivan Denissovitch, construisant les murs de leur propre prison.

Quand ce récit a été publié en Russie, c’était la première fois qu’on entendait un tel témoignage et Soljenitsyne reçut les lettres de plusieurs anciens bagnards qui commentaient la narration en y ajoutant leurs souvenirs. On raconte, que quand le texte fut publié dans la revue Novy Mir, les gens demandaient dans la rue :
« Vous l’avez acheté ? C’est là qu’il y a la vérité ? »

Il m’intéresserait, dans ce projet, de faire émerger l’autre vérité du périphérique, l’angle mort dans lequel se cache l’interaction probable entre l’histoire coloniale de France et son dessin métropolitain des années 1940-1970 et qui ne pourrait être entendue qu’à travers les témoignages discordants des small voices que l’histoire de ce chantier-événement a submergées.

Je souhaite rencontrer les témoins du chantier du boulevard périphérique pour recueillir leur(s) mémoire(s), leurs images, les matériaux oraux et iconographiques liés à l’événement historique duquel ils sont les témoins. La dynamique est double, d’un côté il s’agit d’un dispositif de récolte, de l’autre d’un outil d’échange : ces témoins ont-ils vu les images de l’histoire que les États ont sélectionnées pour raconter ce bout de temps dont ils ont été les protagonistes silencieux ? Et s’ils connaissent ces images, les reconnaissent-ils en tant qu’images de leur vécu ? Ces images ont-elles influencé leur mémoire individuelle ou sont-elles devenues un sédiment étranger, qui ne fait pas miroir, mais écran au vécu ? Je souhaite placer les images d’archive et les mots des témoins dans une relation de trouble réciproque, de questionnement par va-et-vient continuellement relancé.

Mais où aller chercher ces témoins ? La partie de l’enquête, ce mot que les traducteurs d’Hérodote utilisent parfois à la place du mot histoire, fera partie de mon projet filmique, en tant que chapitre de narration à part entière.

Pour l’instant, les pistes qui se présentent à moi, repérées grâce à une première étape de recherche, portent sur les bidonvilles de Nanterre et celles de Gennevilliers, habitées à l’époque de la construction du périphérique par une population nord-africaine d’ouvriers employés dans le bâtiment. Il y a ensuite l’Association des Travailleurs Maghrébins de France (ATMF), et je pense notamment à l’antenne d’Argenteuil. Et puis les habitants des anciens foyers Sonacotra(l), aujourd’hui ADOMA, bâtis par l’État en 1958 pour loger et surveiller les immigrés algériens.

J’entends aller à la rencontre de ces personnes et récolter les images de leur mémoire qu’ils seront prêts à partager. Je ne les filmerai pas, je récolterai seulement leurs récits oraux. En avançant dans le travail, il m’est paru de plus en plus évident qu’il y a tellement d’angles et de nuances dans la matière que je souhaite aborder que, pour éviter de multiplier les matériaux à l’infini, en risquant de rendre le film foisonnant, redondant et incompréhensible, j’aurais besoin d’un fil rouge qui accompagne, en en amplifiant la portée, le montage dialectique entre les différentes images d’archive et les images prises sur le boulevard périphérique d’aujourd’hui. J’ai donc décidé de ne pas filmer les témoins aujourd’hui, mais de travailler sur les images de témoins déjà présentes dans les archives, notamment dans celles du Département de la Voirie et des Déplacements de la Mairie de Paris évoquées plus haut.

L’idée est celle de rétrécir le cadre, d’approcher la caméra des visages des ouvriers présents sur ces clichés, de ralentir l’image au moment où un contact se crée avec leurs regards, d’instaurer un face-à-face entre les spectateurs et l’histoire, pour que l’accomplissement même du temps ait lieu. Je souhaite m’inspirer, en ce sens, des films de Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi et des portraits de Rembrandt, dont les yeux montrent toujours une vérité encore cachée, en train d’émerger.

La volonté est celle de faire renaître ces regards qui, depuis le passé, éclairent notre présent. L’histoire de ce film naît en effet de ce désir, le désir de retrouver ces regards oubliés. Les regards des exclus. Des colonisés. Des immigrés. Par le ralenti, je voudrais laisser le temps aux spectateurs d’apercevoir ces yeux, les gestes de leur labeur, certains détails.

J’ai dû me rendre à l’évidence : additionner à ces images les images des témoins d’aujourd’hui, revenait à ne pas laisser le temps aux images d’archive d’éclore, de révéler leurs multiples vérités et de se refléter, ainsi, sur notre présent.

Comme le disait Vico, « les guerres reviennent, le colonialisme se poursuit ». Ces images ne sont rien d’autre que des fragments de notre présent. Y ajouter les images des témoins d’aujourd’hui serait redondant. Je préfère donc me concentrer sur les présences qui persistent dans ces photographies d’archive. C’est ma priorité. D’après Benjamin, « il faut sauver tous les corps qui sont sur ces images ». Et je me suis rendue compte que c’est vraiment en cela que réside mon travail. Sauver ces corps, ces regards. Leur donner une voix. Et prendre position à travers le montage que j’opérerai, car c’est à travers mes choix que ces regards feront écho à notre présent.

 

photos_periph-5.jpg

photos_periph-6.jpg

photos_periph-3

Image2_periph

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s