PETIT POINT D’UNE NUIT D’ÉTÉ

Le tournage est terminé, la pré-sélection des images d’archives faite, la première proposition du compositeur reçue…juillet s’annonce comme un mois de césure, non pas du travail, mais du partage de celui-ci. Un mois de repli et de concentration, pour assembler les différentes matières récoltées jusqu’à présent, les coller et les recoller, comme l’on colle et l’on recolle l’histoire que l’on a vécue (ou il vaudrait mieux dire subie, selon les mots de Didi-Huberman), dans le but de la comprendre : images tournées ; photographies de chantier du département de la Voirie de la Mairie de Paris ; séquences d’archives venant de l’ECPAD (les archives de l’Armée) et de l’INA ; et pour finir la rythmique des matières proposée par Laurent Durupt, le compositeur. Seuls manquent à l’appel les témoignages des anciens ouvriers du périphérique…que je n’ai jamais pu retrouver.

Je prends ce mois de juillet pour comprendre que faire de cette absence. Devrait-elle devenir un point de force du film, le pivot central de la réflexion ? Comment donner cela à voir, à entendre, à ressentir ? Devrais-je enregistrer une voix-off pour lier les matériaux et guider l’évolution de la matière ? Ou laisser les images parler d’elles-mêmes ? Pourvu que mon collage soit intelligible et que l’agencement des différents éléments narratifs apporte une lisibilité augmentée à l’histoire…

Au niveau des archives, ai-je tout sélectionné ? Les doutes rongent. Je suis certainement passée à côté de pas mal de choses, j’ai sûrement raté de petites merveilles, des images qu’il me fallait absolument, des liens historiques indispensables…mais, me dis-je, il ne s’agit pas d’un film historique, l’allure est plus expérimentale que documentaire, il s’agit d’un regard personnel porté sur le boulevard périphérique, d’une hypothèse, d’une lecture hardie et d’une réflexion autour de l’histoire de la ville, sa narration, la réception de celle-ci, les images qu’elle a produites et qu’elle continue de produire. Et je me dis qu’il ne faut pas que je perde de vue les fondations du projet : le désir d’éclairer un angle mort de l’histoire et de mettre en lien le dessin urbanistique de la capitale française et la tradition coloniale du pays.

Autant de questions à résoudre en ce mois de juillet, avant d’attaquer le montage, qui débutera le 1er août avec une monteuse d’exception, Nathalie Vignères.

Rdv dans un mois donc ! En attendant, j’espère que votre mois de juillet prenne la forme de vos désirs et que, dans mon cas, il sache apporter conseil.

Bon mois de juillet à vous tous !

LE TOURNAGE

Ce week-end nous avons tourné sur le boulevard périphérique. Réveil à 1h45 du matin, rdv à 3h30 à Porte Dauphine, installation de 3h30 à 5h, départ de suite après.

Étaient de la partie : Noé Bach (chef opérateur), Gaël Eléon (ingénieur son), Sacha Bénichou (machiniste), Malik Chérif (conducteur et accessoirement mari), Audrey Bartolo (directrice de production) et moi même.

J’appréhende avant d’arriver sur place. Mais une fois l’équipe retrouvée, toutes les doutes se dissipent. Le groupe est extraordinaire, l’ambiance très agréable, tout le monde est très concentré, nous sommes tous au service du même objet, peut être pour des raisons différentes, mais chacun a envie de faire son travail au mieux et c’est un moment de grâce : c’est le petit miracle du tournage, tout ce qui était flou prend forme, les contours se dessinent, l’écriture devient matière, image, son.

Nous faisons deux tours du périphérique samedi et un tour et demi dimanche. Samedi, alors que Noé et Sacha s’occupent de l’installation de la caméra et de la tête télécommandée à hisser au-dessus du capot de la voiture,  nous partons avec Gaël prendre du son supplémentaire avec une autolib’, pour que le bruit du moteur ne pollue pas les autres sons.

Au retour, l’installation est prête, nous nous lançons dans notre premier tour du périphérique. À l’avant : Malik et Gaël, la perche penchée par la fenêtre. À l’arrière : Sacha, Noé, moi et le retour caméra. Nous suivons le découpage réalisé lors des repérages : par moments la caméra fixe la route, par moments elle s’égare à la recherche de bâtiments bien précis. Elle les suit. Elle s’en congédie souvent en contre-plongée.
Nous sommes satisfaits de ce premier tour et prenons des notes pour le lendemain.

Le dimanche tout se fait de manière encore plus fluide. La caméra a trouvé ses marques, Noé est un virtuose de la manivelle, la tête télécommandée est maintenant un pinceau entre ses mains. Après un premier tour du périphérique extérieur, nous empruntons le périphérique intérieur pour un dernier tour, à la recherche de vues nouvelles. On n’oublie pas les plans de coupe : Nathalie, la monteuse, nous a demandé de penser à elle. Quand nous sommes sûrs d’avoir mis en boîte tout ce dont nous avons besoin, on pousse plus loin, on fait des essais, on improvise. Parfois on trouve. Pas toujours. Mais nous sommes contents de ce que nous avons.

Nous nous quittons sur le parking où Noé et Sacha démontent l’installation.
Nous sommes contents et nous avons envie de retravailler ensemble.

Avant de se congédier, Noé et Sacha prennent en photo leur création.

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LE MOT DU COMPOSITEUR

J’ai demandé à Laurent de pouvoir partager une partie de la recherche sonore sur ce carnet de résidence. Il me dit, à juste titre, qu’il ne voudrait pas partager un travail en phase de recherche : il a peur que cela fige l’imagination des lecteurs/spectateurs. Ils seraient immergés dans des sonorités très précises, qui ne sont pour nous qu’une phase de chantier, et cela biaiserait la réception du travail final, puisque ces sons sont susceptibles d’évoluer.

Il m’a alors proposé un texte, qui puisse situer son travail et sa phase de recherche actuelle. Le voici :

«  Le périphérique est une hétérotopie, au sens strictement foucaldien du terme, à savoir un espace autonome, dans lequel on rentre et on sort selon un rituel propre et particulier, et dont les règles de fonctionnement sont également spécifiques. C’est un monde à part, régi selon ses propres lois.

Cependant cet espace à évoquer est un espace mental, alors que le vécu réel du périphérique, relayé ici par l’image, nous ferait penser à celui-ci comme à un non-lieu, un lieu de passage. Le son semble être un moyen d’évocation de cet espace qui est également temporel, une durée, l’espace de la construction, celui du passage, de son emprunt, de l’embouteillage…

L’emploi de sons réverbérés amène ces perceptions, comme si avec eux nous étions renvoyés dans notre propre mental, sorte de caverne résonante où rebondissent nos pensées, nos doutes, nos interrogations. De cette rêverie peuvent émerger de nouvelles idées, faisant écho aux bâtiments du paysage périphérique qui surgissent des chantiers, accompagnées de ce que j’appelle quelquefois des sons-tunnels, eux qui n’ont jamais aussi bien portés leur nom. » Laurent Durupt

LE DEUXIÈME JOUR DE TRAVAIL AVEC LE COMPOSITEUR

Au 2ème jour de travail avec Laurent, nous nous installons dans son atelier, où il a préparé des sons à me faire écouter.
Laurent me dit que le boulevard périphérique est une hétérotopie, au sens foucauldien du terme. Une localisation physique de l’utopie. Un lieu dans lequel on entre et duquel on sort selon un certain protocole et selon des règles précises. Un espace qui héberge l’imaginaire.

Laurent me fait écouter des sons pleins. Longs. Certains sont purs, d’autres présentent des variations. Certains sont travaillés à l’intérieur.

Je ne peux pas parler de sons, je n’ai pas de langage approprié. Je m’arrête souvent pour lui demander « comment on appelle ça ? ». Laurent dit que de toute manière on ne peut pas parler des sons. Nous trouvons que c’est beau de devoir nommer à chaque pas les nouveaux sons que l’on écoute, leur trouver un nom, car il n’en portent pas un, il faut leur en attribuer un issu de notre langage commun pour qu’on puisse se comprendre et avancer ensemble.

On abandonne les sons uniques, pleins, longs…comme je tente de les nommer. Quelque chose ne nous convainc pas dans cette première phase de la recherche.

On parvient à une rythmique. Une rythmique des matières. Plusieurs sons, faits de plusieurs matières, s’articulent dans une symphonie asymétrique. On fait les essais sur les images prises à la volée lors de notre tour du périphérique. Il y a quelque chose qui fonctionne. Un espace se crée. Et ce n’est pas seulement un lieu, mais c’est aussi un temps, celui de l’histoire.

Ces sons sont des impacts organisés dans une forme, une temporalité, en rapport avec une pulsation qui est plus ou moins mise en avant selon les moments. C’est pour cette raison que Laurent parle de rythmique.

Laurent fait plusieurs essais. À certains moments il crée des personnages sonores pour qu’on puisse accompagner les personnages visuels (les bâtiments-personnages qui émergent du paysage monotone du périphérique).

Ensuite on abandonne les images du périphérique d’aujourd’hui et on fait des essais avec les photographies de la Voirie de la Mairie de Paris. La relation son-image est très forte.

On se dit qu’à un moment les sons devraient se détériorer sur ces images, comme si la matière à l’intérieur passait à un stade de putréfaction, comme si les sons se mettaient à venir des entrailles du périphérique, d’en dessous.

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LE PREMIER JOUR DE TRAVAIL AVEC LE COMPOSITEUR

Il y a quelques jours j’ai commencé à travailler avec Laurent Durupt, le compositeur avec qui je travaille à La tentation de la forteresse.

Nous avons commencé par un tour du périphérique en voiture. Pour nous mettre dans le bain. Pour nous immerger dans une ambiance, un lieu, un temps.

Laurent a pris des images avec son portable. Il était galvanisé à l’idée de reprendre le périph après tant d’années. Il ne l’emprunte pas souvent. Il trouve qu’il a beaucoup changé, qu’il y a une évolution qui rend compte de l’évolution plus globale de la ville et de sa banlieue. Il y a une sorte d’ébullition. Quelque chose qui se passe dans ce lieu non lieu, qui n’est ni la ville, ni l’en-dehors.

Après notre tour, nous nous sommes posés et nous avons essayé d’identifier les différentes typologies d’images aperçues lors de notre tour. Il y a d’un côté les perspectives, de vastes étendues de bâtiments qui progressent vers l’horizon et en déterminent les contours, des vedute urbaines que la caméra captera de face, en restant dans l’axe de la conduite : c’est le cas de la Porte d’Italie, de la Porte Saint-Ouen, mais aussi de la Porte de Clignancourt et de la Porte d’Ivry.

Ensuite il y a ceux que l’on a surnommés les personnages, des bâtiments qui nous ont frappés pour un détail ou pour leur forme, des immeubles qui émergent du paysage et saisissent notre attention. Nous avons inclus dans cette catégorie les Mercuriales à la Porte de Bagnolet, celui qu’on appelle le bateau, un énorme bâtiment en construction vers la Porte de Clichy, l’église de la Porte d’Orléans, la Philarmonie à la Porte de la Villette.

Pour terminer il y a les tunnels. Celui de Champerret notamment et d’autres plus courts. Des espaces sombres éclairés seulement par des faisceaux lumineux jaunes.

Laurent me demande combien de tonnes de béton ont été employées sur le périphérique. Je ne sais pas lui répondre, mais je le regrette.

On évoque la possibilité d’utiliser les images de tunnels, avec des sons particuliers, pour prolonger le mouvement des images et atterrir sous les tunnels présentés par les archives. Les tunnels seraient des entrées dans l’histoire.

Il y a des idées comme ça qui surgissent de nos échanges, probablement on n’en gardera pas une seule à la fin, mais en attendant on prend note et on avance.

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RENCONTRE #2 / 26 MAI 2016 : L’IMAGE-DOCUMENT

Hier a eu lieu la deuxième et dernière des rencontres que j’ai organisées dans le cadre de ma résidence au Musée national de l’histoire de l’immigration, autour des thématiques qui structurent mon projet.

J’ai souhaité programmer une soirée sur l’image-document. J’ai pensé tout naturellement à Jean-Gabriel Périot (cinéaste), pour son film Une jeunesse allemande, 2015. Mais j’ai aussi pensé qu’il serait intéressant de parler du pendant sonore de cette thématique. Et pour cela, j’ai invité Laurent Durupt (musicien et notamment compositeur de mon futur film, La Tentation de la forteresse). J’ai aussi convié Claire Demoulin (doctorante en études cinématographiques), spécialiste du cinéma allemand et de la RAF (Rote Armee Fraktion) pour qu’elle nous aide à situer le contexte historique et pour qu’elle interroge Jean-Gabriel Périot sur les enjeux esthétiques du film (alors que moi je me suis concentrée sur des questions d’ordre pratique, portant plutôt sur la fabrication de l’oeuvre).

À partir d’une sélection d’extraits d’Une jeunesse allemande, la rencontre portait d’un côté sur l’image-document, la valeur des archives audiovisuelles, leur apport à la connaissance et à l’écriture de l’histoire ; de l’autre sur la recherche documentaire en matière de création sonore.

L’échange a été riche. Jean-Gabriel Périot a été généreux en détails passionnants. On a découvert la genèse du projet, la durée d’élaboration (10 ans !), le processus de conception du sujet et de la matière filmique.

En conclusion, Laurent Durupt a réfléchi à sa manière d’aborder les archives d’un point de vue musical : il a déjà commencé à enrichir notre projet commun en ouvrant la réflexion sur des intuitions pointues et poétiques, traduisant en sons la dichotomie « plein/vide » présente dans les images d’archive du Département de la Voirie de la Marie de Paris, à partir desquelles je vais construire le film.

La soirée a été une réussite. J’aurais aimé la prolonger encore et encore. Merci à Jean-Gabriel Périot et Laurent Durupt pour cette belle rencontre. La projection d’ Une jeunesse allemande est toujours une (re)découverte qui donne le vertige. Fondamentale. Merci au public de nous avoir accueillis si chaleureusement.

M E R C I !

À (re)découvrir :
Une jeunesse Allemande – Documentaire, 1h15 min, 2015
Fraction armée rouge, Allemagne de l’Ouest, 1965-1977
Une histoire d’images et de violences. De la bataille des images à la lutte armée.
Bande annonce : http://www.ufo-distribution.com/catalogue/une-jeunesse-allemande/

 

 

UN POINT SUR LES ARCHIVES

Le moment est arrivé de partager une question épineuse : les archives.
À l’origine de ce projet, il y a le fonds photographique du Département des Déplacements et de la Voirie de Paris, dont vous avez découvert les images au fil des billets précédents. Il s’agit d’un fonds libre de droit, que je peux donc utiliser librement, sans devoir me soucier du budget. Mais à l’origine de ce projet, il y a aussi la volonté de restituer le contexte historique dans lequel le boulevard périphérique a été construit : le chantier a duré dix-sept années, de 1956 à 1973, des années pendant lesquelles ont lieu la guerre d’Algérie, la décolonisation, l’arrivée de main d’oeuvre immigrée venant des anciennes colonies, Mai 68. L’apport des archives me semblait essentiel pour faire émerger les différentes strates concomitantes de l’histoire qui se reflètent dans la construction du boulevard périphérique, et mettre en lumière la dimension de frontière de ce chantier, dans son interaction avec l’histoire coloniale du pays, selon une dynamique de montage/démontage qui oppose ces images lointaines, jamais réunies auparavant. Or, les fonds sur lesquels je souhaite m’appuyer sont infinis.

Comment créer ce lien entre histoire urbanistique de la capitale et histoire coloniale du pays ? Quelles photogrammes choisir pour que la relation entre les images advienne ? Comment faire en sorte que ce lien ne soit pas amené de façon pédagogique ou imposé, mais simplement suggéré au spectateur, qui serait libre d’en tisser d’autres et de choisir son propre parcours au sein de ces anneaux concentriques d’images et d’histoire ?

Voici ce que j’ai pu glaner au fil de mes journées des recherche, pour l’instant :

1) Un mélange de 2 extraits télévisés portant sur l’inauguration du boulevard périphérique avec le discours officiel par Pierre Messmer – dans les fonds de l’INA ;

2) Une actualité télévisée relatant de plusieurs chantiers parisiens à l’époque du boulevard périphérique – dans les fonds de l’INA ;

3) Un fragment venant d’une archive contenants des images tournées par les opérateurs d’Albert Khan (portant sur les chiffonniers de Paris) – dans les fonds du Forum des Images ;

4) Plusieurs fragments venant d’une série documentaire pour la télévision britannique sur la guerre d’Algérie (le drapeau français planté sur une vallée rocheuse en Algérie, des images de prisonniers du FLN, des défilés militaires de l’armée française à Alger, l’explosion d’un chemin de fer, une rangée de kalashnikov utilisés par les militants du FLN,  etc.) –  dans les fonds du Forum des Images ;

5) Un fragment venant des archives de l’ECPAD portant sur l’armée française en Algérie (mais je n’ai pas encore affiné ma sélection).

Et je cherche encore des images de Mai 68, des photogrammes relatant la vie dans les foyers Sonacotra(l), des documents de l’armée française déterminant le profil de ce qu’ils appelaient « l’ennemi interne », qui se rapprochait de manière vertigineuse au profil de l’immigré post-colonial, dans l’idéologie militaire française.

Trouverai-je ces images ? Et si je ne les trouvais pas ? Ou pas à temps ? Et comment faire le lien entre celles dont je dispose déjà ?

J’aurai plus de réponses dans les jours qui viennent, en affinant mes recherches et en commençant à esquisser une structure du film. Mais les images d’archive trouveront leur place réelle au sein du film au mois d’août, au moment où j’entamerai le montage avec Nathalie Vignères. Pour l’instant, il ne me reste qu’avancer dans le noir…avancer à tâtons, en acceptant de m’égarer.